Je lui ai rien demandé

mercredi 9 décembre 2015, par Leonor

« Rachid !

Je m’appelle Rachid !

Mais on m’appelle Rachid System, comme le chanteur algérien.

Vous connaissez l’Algérie ? »


J’ai rencontré Rachid un dimanche matin dans le train de Chambéry à Lyon. Lui, il allait au marché et moi je rentrais vers Brest. Assis dans le dernier compartiment du wagon 11, Rachid était seul, à côté de la fenêtre. Son portable à la main, une veste grise, des cheveux et des yeux très noirs et une barbe d’une semaine propre et bien coupée.

« Non, je ne connais pas l’Algérie mais je travaille avec des femmes algériennes et elles me parlent de votre pays. C’est beau ?

— Avant c’était mieux, maintenant il y a trop de touristes. »

Nous avons commencé notre conversation par :

« L : Vous savez dans quelle direction va le train ?

R : Il monte. Regardez le monsieur, vous voyez : ça monte ! »

« R : J’espère qu’il ne va pas pleuvoir.
L : C’est nuageux, mais pas de pluie !
R : Ah, c’est bien, parce que je vais au marché pour acheter des cadeaux à ma femme »

Rachid a une femme et deux petites filles, deux jumelles, elles sont nées prématurées.
Elles sont épileptiques.

« R : Ma femme m’a dit : appelle-moi vite ! J’ai tout de suite appelé : Allô, il se passe quelque chose ?
La petite pleure depuis deux heures, je n’arrive pas à savoir pour quoi. Mais elle n’arrête pas de dire : pa pa pa pa pa… »

La femme de Rachid et ses deux filles habitent en Algérie.
Lui, il descend deux mois puis il remonte en France pour travailler. Il est intérimaire, il habite dans une cité à Chambéry. Il ne sait pas faire du ski, il y est allé une seule fois voir la neige et il a pris un traîneau. Il dit que c’est trop de blanc pour lui !

Son père est arrivé en France dans les années 60, il est resté seul pendant au moins 15 ans puis après il a fait venir sa femme et ses enfants. Rachid est arrivé ici vers l’âge de 12 ans.

« R : J’ai vu la mort, Madame, même un petit bébé. Le soir, on fermait les portes, on avait trop peur. Ma mère ne voulait pas que je sorte dehors mais j’étais petit, et avec mon voisin on est allée jouer dans un champ, c’est là que j’ai vu le bébé…

J’ai horreur de ça…

Vous savez madame, je ne comprends pas… Moi , je suis venu ici pour travailler. C’est tout ! Ma mère, va venir me voir dans deux jours, hier on parlé sur Skype et elle m’a vu avec la barbe : Mon fils, j’arrive chez-toi et je ne veux pas voir de barbe ! 

Des fois, je vois dans les yeux des gens : Ils ont peur mais moi, je suis Rachid.

La semaine prochaine je rentre au pays, quatre mois que je ne vois pas ma femme. Regardez ce sont mes filles, si vous voulez je vous donne mon numéro, on s’appelle par Skype et je vous montre mes filles si vous voulez…

Moi, travail, bien, tranquille…Mon père, ne voulait pas nous emmener avec lui parce qu’il avait peur qu’on aille faire des conneries. Moi je n’ai jamais fait des conneries.
Je lui avais dit à mon cousin, fais gaffe, il s’était bagarré avec un autre mec, c’était de la même famille. Je lui ai dit :
Laisse tomber, pourquoi tu cherches la bagarre ?
Mais il ne m’a pas écouté, il est allé chercher le mec et l’autre lui a donné un coup de couteau. Il est mort.

J’ai horreur de ça…

Après, j’ai eu des soucis, heureusement qu’il y avait l’autre qui a dit que je n’étais pour rien. Sa mère, elle est venue voir ma famille en pleurant, c’est une cousine de ma mère, elle a demandé pardon pour son fils. Mais mon cousin n’était plus là…

J’ai horreur de ça…

Oui, je suis musulman mais moi, je suis Rachid. Je suis venu ici pour travailler, c’est tout »

Rachid le fils

Rachid l’homme

Rachid le père

Rachid algérien

Rachid musulman

Rachid de Chambéry

Rachid intérimaire

Rachid à la peau d’olive

Rachid aux yeux d’amande

Je ne t’ai rien demandé.

Pourtant tu as voulu te livrer, à moi, la femme blanche, la femme européenne.

Dans un trajet de train en direction de Lyon, pendant une heure et demi, tu as fait défiler le fil de ton histoire comme un éclair ! Long monologue fait des hésitations, des sourires, des émotions…du silence.

Comme s’il fallait dire à tout prix, me dire…

« J’ai horreur de ça… »

Alors, Rachid System, moi aussi j’ai quelque chose à te dire :

Non, tu n’as pas besoin de te justifier. Ni de ta peau, ni de tes origines, ni du fait que tu est musulman. Tu es ici comme je suis ici. Tu n’es pas plus coupable que moi, nous sommes tous les enfants égarés « d’un » truc qui nous dépasse, qui nous meurtrit, qui nous fait peur !

Oui, moi, aussi j’ai horreur de ça…

Mais, lors de ce trajet de Chambery à Lyon, nous n’avons pas eu peur l’un de l’autre.
Nous nous sommes regardés comme si nous nous connaissions depuis toujours.
Tu m’as montré la photo de tes filles et moi je t’ai parlé des miennes, de mon théâtre, de mon histoire d’ailleurs.

Nous avons passé ensemble un temps éternel et infini…

Comme infinis sont tes yeux noirs qui m’ont regardé.


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