Leonor Parle dans la revue Le Poulailler

samedi 6 décembre 2014, par Leonor

Le Théâtre, la vie et nous…


Dans ton travail, la question de l’identité est prépondérante. Ce questionnement trouve-t-il un écho fort auprès des spectateurs ?

La question, qui était au départ « qui suis-je ? », a évolué en « que suis-je ? ». Dans « que suis-je ? » il y a toutes les questions : d’où je viens, quelle est ma place au monde, où je vais. Ce questionnement est, disons, la matrice de mon enjeu dramatique. Au-delà d’une préoccupation narcissique ou existentielle, c’est une question qui fait écho à une question de société. On parle de crise économique, mais comme le disait déjà Maria Zambrano (philosophe espagnole républicaine exilée en France) : nous sommes surtout dans une crise d’orphelinat. Moi je crois que se sentir orphelin, c’est un état qui nous habite tous. Il y a eu une crise politique, une perte de repères idéologiques, différentes guerres, on est arrivés à un système capitaliste, où on nous fait croire qu’il n’y a pas d’autre monde possible, il y a énormément de questions autour du genre, etc. On est dans un moment de l’histoire, comme à la fin du Moyen Âge, où les repères sont bousculés. La structure de pensée sur laquelle marchait le monde ne marche plus. Maintenant tout le monde se cherche ! Quand on se pose cette question, on va chercher dans nos racines proches, comme dans un travail psychanalytique. J’ai l’impression que ce travail permet de retrouver l’ancrage, la vérité qui nous porte. C’est ce que j’ai compris à travers tous mes spectacles. L’homme ne naît pas homme, il le devient . C’est la notion de renaissance développée par Maria Zambrano, qui es également une notion de résilience.

Comment l’expérience propre de l’artiste peut-elle alors mener à l’expression de l’universalité ?

Quand j’ai fait « Amour à mère » j’ai fait un travail pour sortir de moi, pour ne pas être uniquement dans mes préoccupations, je suis allée voir d’autres femmes. J’ai fait plusieurs enquêtes, j’essaie toujours de trouver d’autres schémas. C’est à travers ce travail d’explorateur en moi et dans l’autre que je trouve ce que Jacques Lecoq appelait le « fonds poétique commun » : ce qui nous fonde, les questions archétypales. Comme dans le livre de Clariska Pinkola Estes, Femmes qui courent avec les loups. Elle y identifie les nœuds fondateurs de notre psyché.

J’essaie de trouver quels sont ces résonateurs, ces nœuds, ces moments clés auxquels tout le monde peut se sentir associé. Comme mes spectacles sont un voyage, chacun se sentira touché ou pas en fonction de son histoire personnelle.

Peux-tu me parler du processus créatif, de son importance ?

Le processus est très important. C’est là que tu es d’abord dans l’inconscient, dans le vagabondage, que tu es vraiment dans ton rôle d’artiste en train d’essayer de saisir ce qui nous échappe. Le problème, c’est que je ne sais plus ce que c’est qu’un artiste. Je veux retrouver cet état dans lequel j’étais quand je ne savais rien. Avec le temps, tout le monde perd cette naïveté. C’est un processus normal parce que plus tu avances dans le temps, plus tu maîtrises ton écriture. Mais c’est un problème politique. Politique dans le sens où nous sommes obligés de devenir des managers, de penser notre acte artistique, de le conceptualiser. Ça veut dire que je dois conceptualiser ma démarche, trois, cinq ans en amont.

Il y a donc quelque chose qui se perd, dans cette fabrication de « ce que je veux faire » et « comment je vais le faire ». L’artiste devient un discoureur. Comment sortir de cet engrenage ?

Y a-t-il des passages obligés pour pouvoir produire des spectacles ?

Aujourd’hui ta compagnie doit être structurée, organisée avec un/une directeur artistique, un administrateur, un chargé de diffusion, avoir un projet de médiation, inscrit dans un territoire avec des ateliers à droite à gauche ; il faut faire de l’éducation populaire, et en même temps si possible, des créations destinées à la scène nationale… A mon avis il faut structurer et en même temps chercher les espaces "autres". Ce que j’appel : les espaces Periphériques !

Que signifie l’ « éducation populaire » pour toi ?

Pour moi aujourd’hui, il s’agit d’être des animateurs sociaux. Pour quoi pas, ce n’est pas un problème en soi, mais quelles questions pose cette nouvelle place de l’artiste ? Pour quoi ? Quel est le sens ? Moi je n’ai jamais revendiqué que je faisais de l’éducation populaire, mais je suis dans la transmission, dans le partage…Par exemple, j’ai fait un atelier avec des femmes au Citron Jaune à Port-Saint-Louis-du-Rhône [Centre National des Arts de la Rue, ndlr]. Je leur ai proposé un travail autour du portrait de soi, en utilisant plusieurs espaces de recherche : la photo, l’image, l’écriture, les arts plastiques et le corps. Il y a eu un résultat sous forme de pièce de théâtre, avec une installation plastique etc. Le plus important dans tout ça, ce ne sont pas les objets conçus, c’est la transformation qu’elles et moi avons vécue. Ça leur a permis de se nommer encore plus, de se regarder, de s’aimer, de regarder droit devant elles, d’apprendre des choses sur elles-mêmes. Je préfère parler donc, de maïeutique, d’accouchement, de partage avec les autres. Je veux partager avec les autres ce que je sais et ce que je ne sais pas, à travers ma grammaire, mon écriture, ma technique.

Quelle est la responsabilité des artistes ?

C’est une responsabilité de cohérence, de fidélité à soi-même, de vérité, d’exigence envers soi. Quand je te parle, je suis convaincue. Il faut que j’ai cet ancrage, cette verticalité, cette conviction que mon action est juste. Et en même temps, tout peut basculer du jour au lendemain. Le doute est d’ailleurs un processus plus féminin que masculin. L’homme nait légitime, sa pensée est légitime. Les femmes doivent prouver quelque chose, elles ne sont pas entendues de la même façon que les hommes. Je ne suis pas contre l’homme, je suis contre une architecture que nous-mêmes, femmes, avons perpétuée à travers nos filles. Il y a besoin d’un travail de dialogue, qui implique hommes et femmes. Il y a une réalité au théâtre, c’est que 80% de directeurs de scènes sont des hommes. Les femmes sont généralement associées au jeune public ou à la danse. Dans mon parcours, quand je suis objet du désir, il n’y a pas de souci, mais quand je suis femme qui pense, il y a des soucis. La réussite donne une légitimité, malheureusement.

Comment as-tu vécu le succès de « Amour à Mère » ?

C’était magnifique mais ça a aussi été très douloureux, après. Parce qu’on voulait me voir là et pas ailleurs. On m’a beaucoup demandé pourquoi je ne restais pas interprète. Moi je me déplace, je change d’espace, en fonction de mon vécu, de mes besoins. Je répond à une nécessité !

Est-ce très français, de voir d’un mauvais oeil ce changement de rôle que tu évoques ?

La France est très catégorielle, rationnelle. En France, il y a le théâtre de marionnettes, le théâtre de rue, le théâtre de la Comédie Française… et on parle d’interdisciplinarité ? C’est ça le paradoxe de la pensée française. Elle a cette faculté de décortiquer, d’analyser le réel et en même temps elle enferme les choses et les gens !

Le choix du lieu de représentation est-il important dans le succès d’un spectacle ?

Un lieu porte une histoire. Un lieu c’est un corps. La lumière, l’heure, le terrain ont un rôle à jouer. Pour « Chairs vieilles », j’ai voulu défendre que le spectacle soit joué dans un no man’s land. Un no man’s land, c’est un lieu où tout peut arriver. Parce que le théâtre pour moi, c’est un rituel, une cérémonie, et un héritage… Puis, il y a la magie du jeu : un jour tu es bonne, le lendemain non. Federico Garcia Lorca parle de « Duende ». L’objectif pour tout interprète, c’est parvenir à trouver cet état où tu accueilles les choses. Bien sûr que l’entraînement, la technicité sont indispensables. Mais le « duende », lui, ne s’impose pas. C’est comme dans une histoire d’amour. Par contre, on peut essayer d’ouvrir les vannes en soi pour que le « duende » puisse survenir.

Que t’inspire la notion d’espace public ?

À reconquérir. Les espaces publics restent balisés. Les bancs sont révélateurs de ça. On les enlève pour que les clochards ne s’y mettent pas. L’espace public est de plus en plus corseté. Il y a des penseurs pour ça, les urbanistes. Ils pensent comment on va déambuler, où on va s’arrêter, regarder. Là il y a un rôle politique. Le politique est là pour orienter différemment le penseur ! Il est là aussi pour permettre à l’artiste de s’emparer de l’espace public. Quand on ne te laisse plus chanter dans une ville, on ne peut plus parler d’espace public.

Penses-tu qu’il soit toujours possible pour les artistes d’investir l’espace public ?

C’est difficile, il faut résister. Il faut que nous les artistes, on invente ou on récupère des façons d’agir qui existent pour reconquérir les espaces publics, et notre espace de créativité. Le rôle de l’artiste est d’être hors cadre : c’est comme ça qu’il est politique. Mais pour être politique, il faut connaître aussi leurs armes. Et il faut aussi que les gens qui sont à l’intérieur connaissent les artistes et leur donnent une légitimité. Quand tu es marginal, tu ne peux pas être entendu. Notre rôle à nous, c’est de rester éveillés et de trouver les moyens de s’échapper. Ça demande beaucoup d’énergie et d’entraide, un travail de réflexion et d’ouverture, et ça demande de ne pas avoir peur de l’autre. C’est ça mon travail aujourd’hui, c’est d’être dans la ligne et aussi hors-cadre. Je peux manifester, réclamer, mais je suis convaincue que là où je suis forte et juste, c’est dans mon art !

L’urgence est d’inventer d’autres façons de se révolter avec notre art !

(Journaliste : Anne-Marie Gandon/ Photos : Julie Lefèvre)

http://le-poulailler.fr


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