Parole d'un clown pour Charlie !

mardi 27 janvier 2015, par Leonor

Avant de prendre la parole, je vais mettre ma robe de flamenco, voilà, mon nez de clown, voilà, je sors ma carte de séjour (on ne sait jamais). Je voulais emmener le drapeau français mais il est dans la machine à laver !!

Tout le monde a compris que je suis espagnole ? Pas catalane, andalouse ! Je suis aussi l’artiste espagnole de Brest ! Je ne suis pas la seule, bien évidement, mais en l’occurrence aujourd’hui je suis la preuve vivante que la mixité existe, au moins entre un breton de Gourin et une immigrée ibérique ! Non, je ne suis pas arabe, désolé, mais je suis un peu gitane ! Je suis aussi mère de deux filles nées à Brest même : Louison comme Louison Beauvais, la locomotive Louison, Louison la fille de Molière et Luz comme la lumière !

Je suis femme aussi, au cas que vous vous n’êtes pas rendu compte. Et malgré mon nez de clown je pense !

D’ailleurs ce matin, j’ai pensé que puisque ça va faire 20 ans que je suis en France, que j’ai deux filles françaises et que je paye mes impôts comme tous les gens normaux, je vais pouvoir enfin voter.

J’ai entendu ça l’autre jour par quelqu’un qui disait :

« Avec tout ce qui se passe en ce moment il va falloir que l’Etat enfin réagisse, parce que nous les gens normaux on ne se sent pas en sécurité ! »

Je lui ai demandé, à la dame (ça aurait pu être un homme) :

C’est qui, nous, les gens normaux ?

« Les gens qui travaillons qui payons nos impôts ! »

Ah !

A vrai dire, moi, je ne me sens pas très « normaux » !

Peut-être que c’est tout simplement parce que je suis artiste !

« Artiste ? C’est votre loisir ou votre profession ? Artiste ? Vous devez vous amuser ? Artiste ? Mais vous travaillez ? Vous gagnez votre vie avec ça ? »

Non, madame, d’ailleurs il y a même certains qui la perdent !

Le courage il en faut pour être artiste : Ne pas savoir ce que tu vas gagner à la fin du mois, ne pas savoir si tu seras toujours artiste d’ici à 6 mois, ne pas savoir si ton oeuvre c’est une oeuvre, un concept ou un mouchoir en papier qu’on consomme et qu’on jette !

Mais artiste, monsieur dames, ce n’est pas un métier, c’est un état !

C’est un rapport au monde, une façon de se laisser traverser par la vie ! C’est la faculté de traduire l’invisible ou peut-être ce qui est visible mais que personne ne regarde plus ! Artiste c’est avoir les couilles ou les ovaires de se permettre de dire et d’exprimer à travers l’écriture, la danse, la peinture, le cinéma, le sculpture, la musique, le design, le monde ! Rire de la monstruosité, se moquer de nos travers, exorciser nos peurs, rendre palpable la beauté, la poésie, poser les questions, nous éveiller pour sortir de notre caverne… ! Oui pour être artiste il faut du courage !

Regardez Federico Garcia Lorca a été tué par les grands parents de ceux qui sont aujourd’hui au gouvernement espagnol. Parce qu’il était homosexuel, c’est vrai, rouge, ami du peuple mais surtout parce qu’il disait à travers ces mots ce que personne voulait entendre. Il était poète et libre !

Les 17 personnes qui ont été exécutées par trois pauvres types ! Pas des monstres mais des enfants de la République, certes ! Abandonnés de nous tous, certes ! Mais pas que des victimes, n’oublions pas que leur acte ils l’ont pensé !

Les 17 personnes qui ont été exécutées (certains étaient des artistes) sont mortes parce qu’ils/elles défendaient avec ferveur, ces trois mots tant chéris par la France :

Liberté, égalité, fraternité !

Moi, je ne suis qu’un pauvre clown d’ailleurs de plus en plus pauvre (si vous cherchez « un » pour l’anniversaire de votre enfant je cherche du boulot)

Mais, je suis un clown pur beurre, produit tout cuit de la culture française qui sent l’huile d’olive et l’Armoriquaine.

C’est ici que j’ai : structuré ma pensée !

C’est ici, que j’ai appris à mettre des mots à mes idées, et à exprimer ma vision du monde à travers mon art ! Sans me sentir censuré, quoi que, c’est de plus en plus compliqué ! Grace au régime d’intermittence j’ai pu exercer mon art avec passion et le minimum pour vivre. Oui je le reconnais, je suis une privilégiée d’intermittente !

Arrivée à Paris en 92 avec ma valise en plastique, 500 francs dans la poche. Je me souviens que la première image qui m’a frappée ça a été, les gâteaux dans les épiceries arabes. Je me suis dit :

« Mais ils sont comme ceux de chez moi, avec du miel et des pignons. Alors, moi aussi je suis un peu arabe ! »

Et oui, mais ça on me l’avait pas appris à l’école. A l’école, chez moi on m’avait appris que l’Isabel la Catholique avait dit : « Je n’enlèverai pas ma culotte jusqu’à ce que tous ses sales maures seront mis à la porte ! » Je ne te dis pas l’odeur de pourri qui est resté dans ma terre depuis Isabel. C’est pour ça que les femmes espagnoles nettoient tout le temps !

Les républicains ont essayé de défendre avec bec et ongles la République, qui était le symbole d’une vie meilleure : l’éducation pour tous, le vote pour les femmes, la culture au peuple !

D’ailleurs un des mes grands pères y a laissé la peau et l’autre, celui qui était comme vous, un « Rojo » a failli y passer aussi !

Moi n’ai pas grandi avec Charlie, je ne connais pas ni Cabu, ni Honoré, ni Wolinski, ni Charb, moi j’ai grandi sous la loi du silence…bouche cousue !

La mort de ces hommes et femmes m’effraie, leur mort terrible m’atteint au plus profond de moi. Ma foi dans l’humain !

Mais leur mort, doit nous pousser à ne pas nous taire ! A ne pas fléchir ! A réfléchir !

« Je préfère mourir debout que je vivre à genoux » disait el Che Guevara et monsieur Charb.

Oui, à nous de continuer, à nous de faire de chaque acte de notre vie un acte de résistance. A nous de nous questionner sur notre responsabilité. A nous de crier haut et fort que nous croyons à un autre monde plus juste, égalitaire et solidaire. Et que nous allons le construire.

Oui nous croyons ! Ne laissons pas que la peur prenne le dessus, ne réagissons pas par la violence, l’aveuglement et la censure !

Revendiquons le vivre ensemble, revendiquons la culture pour tous : oui c’est une lutte des idées aujourd’hui plus que jamais, mais avec les armes de l’éducation, de la poésie, de l’art ! Nous devons agir ! Vous devez agir !

Moi je continuerai à faire le clown, et brandir mon bras vers le ciel…

Peut-être qu’un jour les enfants diront : Regardez la vielle folle !

Mais je ne trahirai jamais ce mot pour lequel mes grands parents se sont battus pour lequel les 17 victimes du 10 janvier ont laissé leur vie !

LIBERTÉ JE CRIE TON NOM !


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