Jour 3 # Celle qui Creuse

mercredi 13 février 2013, par Leonor

Résidence à la Paillette.
Jour 3.


Leonor :

"Je commence la journée par un rendez-vous avec Daniel Dupont (professeur du Conservatoire de Théâtre et membre de la commission Drac). Gaëtan reste à la Paillette pour faire des recherches sur la notion de "Passeur".

Très belle rencontre avec cet homme de théâtre. Nous allons dans un café pour parler, il me dit : « Racontez-moi une histoire ». Alors me voici en train d’essayer de mettre des mots sur l’histoire de cette femme.
« C’est une histoire initiatique, me demande t-il ?"

De notre conversation, je retiens plusieurs questions/indications/principes :
Il faut que je fasse attention au piège d’être seule dans mon histoire. Ce n’est pas parce que c’est, en principe, une sorte de monologue que je dois être dans un isolement du jeu, de la communication.
Je ne dois pas perdre de vue le dialogue.

Nous parlons du constat qu’il fait des propositions théâtrales du moment : "Il y a de plus en plus de monde qui joue seul sur le plateau des histoires sur le "Moi", ce n’est pas un problème en soit mais ça pose la question du jeu entre les comédiens. Même dans des productions à plusieurs, ils sont à côté mais ne jouent plus ensemble. A quoi correspond cette solitude ? A quoi correspond ce besoin d’être seul sur le plateau ?"

Nous abordons l’importance de se laisser regarder par l’autre, de faire confiance au metteur en scène, donc de savoir s’abandonner à son regard.

Par rapport au titre Celle qui Creuse, il me dit : "C’est celle qui creuse parmi celles qui ne creusent pas"
Ah oui, je n’avais pas vu ça comme ça !

"On part de soi même pour se déplacer".
A partir de cette phrase nous réfléchissons à la notion de comment construire "la figure théâtrale". Nous évoquons la méthode de Constantin Stanislavski dans la construction du personnage qu’il nomme "la Maïeutique"et comment partir de nous pour aller vers la créature à incarner. Socrate parlait de "la Maïeutique" comme "l’art de faire accoucher les esprits".

Nous avons aussi abordé la question de ce que j’ai à dire.
Il me dit " Seulement vous, vous savez…"
Il faut être tous et toutes parties prenantes de la gestation, mais je dois savoir quel est le cap que je souhaite prendre pour ne pas me perdre dans tous les possibles.
Ma réflexion est qu’il me faut être dans l’abandon, dans le dialogue, et à la fois, dans la promesse que je suis seule à connaitre intimement.

Conseil :
Il faut bien organiser les différents temps de travail pour que chaque moment ait son enjeu, son objectif, son langage et son rythme à mettre en place.

Je sors heureuse de cette rencontre et de l’intensité de l’échange, parce que j’ai vraiment senti que je rencontrais un homme de théâtre et parce qu’il va soutenir notre projet (il ne faut pas l’oublier).

Je constate qu’à chaque nouvelle rencontre, ceux et celles qui sont face à nous, sont dans le désir de nous accompagner (même avec des questions et des doutes) et, à chaque fois, ils nous disent qu’ils trouvent le projet intéressant. C’est un grand soulagement et beaucoup d’émotions pour moi.
Ça me donne de la force et je sais que pour toute l’équipe aussi c’est important."

Gaëtan :
"En attendant Leonor, j’ai fait quelques recherches sur la notion de « passeur » dont nous avions parlé lundi et qui nous semble importante vis à vis de l’Inconnu. J’ai donc tapé ce mot sur internet et je me suis d’abord intéressé à l’aspect mythologique du terme. Nous avions déjà parlé avec Leonor de Charon, qui guide les âmes et certains vivants privilégiés vers l’enfer, accompagné de Cerbère, le chien à trois têtes (le passé, le présent, le futur). Une chose m’a frappé : Charon n’accomplit pas sa tache gratuitement, on le paye ou on parlemente avec lui. Bref, nous avons par la suite conclu que cet inconnu doit également sortir changé de cette aventure, de cet accompagnement.
Je me suis également attardé sur la déesse Psyché qui, en « séduisant » Charon, accède au monde des morts pour retrouver Eros, repartir avec lui et donner par la suite naissance à la volupté…
Pour le reste, la mythologie a été bien pratique parce que d’abord, c’est plein d’histoires et c’est très divertissant mais aussi parce qu’en faisant la liste de tous les « héros » guidés par Charon, j’ai retrouvé beaucoup de thématiques contenues dans la pièce à l’heure actuelle. Rapport entre le désir (eros) et l’âme (psyché), peur de sa propre monstruosité (Cerbère), l’égarement, rôle de la violence dans notre construction, …etc
La deuxième partie de ma recherche fût plus sportive car j’ai trouvé un site d’amateurs de volley-ball qui parlaient avec beaucoup de passion du rôle du passeur dans une équipe. C’est le poste clef du jeu, celui qui va toucher le ballon en deuxième position et va mettre les autres dans les meilleures conditions pour envoyer la balle de l’autre côté. Normalement, il n’est là ni pour défendre ni pour attaquer mais c’est un relais précieux, c’est celui dont le geste aide ses coéquipiers. Curieusement j’ai retrouvé sur ce site beaucoup de réflexions que nous nous étions déjà faîtes et nous nous sommes dit que cela pouvait être une bonne base pour se fixer des contraintes au plateau (l’inconnu pourrait, par exemple, ne jamais venir au centre, à l’image de ce fameux « passeur volleyeur » qui a besoin de se décaler pour mieux voir). En fait, c’était bien de voir quelles actions physiques, quels placements, quelle direction du regard permet de jauger au mieux une situation, de prendre du recul et d’agir vite. De plus, le « passeur » est un poste très tactique qui met ses partenaires dans les meilleures conditions pour abattre l’adversaire. Ce qui nous pousse à nous demander : pour celle qui creuse, c’est quoi l’adversaire ?"

Leonor :
Travail de l’après-midi
En parlant du lieu où Charon amène les morts nous sommes venu à nous demander quel est le lieu où celle qui creuse peut se passer ?

Le lieu avec la pièce vide, avec une fenêtre nous paraît maintenant un peu « désuet ». Nous évoquons une boîte de nuit, lieu d’ailleurs bien connu, dans mon enfance, j’ai beaucoup dansé dans celle de mon père, la discoteca club 80, qui était recouverte de miroirs…

Le miroir dans lequel on se regarde, le miroir de la foire du Trône (à regarder : le théâtre del Esperpento de Valle Inclan, inspiré du palais des glaces et de la distorsion de la réalité) le miroir qu’on traverse pour aller de l’autre côté ("Alice de l’autre côté du miroir" de Lewis Caroll).

J’ai toujours l’impression que Amour à Mère correspond à "Alice au pays des merveilles" et que Celle qui Creuse est en face de Alice, de l’autre côté du miroir.

Toujours en lien avec le miroir, on parle de l’image flou, nébuleuse.
Voici les recherches de Loïc qui nous paraissent importantes à vous partager(on se permet)

Loïc :

"Merci Amigos et bon travail aujourd’hui. Ici ça cogite, je relis le texte, je regarde les photos de Leonor, je lis, regarde des images, je note des mots, des idées de matières, de formes. Sans oublier qu’il s’agit de jouer aussi bien sûr.
Je suis notamment tombé sur le travail de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige (également cinéastes) dont je vous joins ce texte et deux images.

"Nos installations artistiques ou nos films élaborent des stratégies comme une raréfication, une soustraction de l’image, un travail autour de la latence, de l’état de ce qui existe de manière non apparente mais qui peut à tout moment se manifester (comme dans Images latentes ou Images rémanentes et qui donne son titre à l’exposition car la latence c’est « être là même si tu ne me vois pas »), de l’évocation (comme dans Khiam 2000-2007 ), comme aussi la fabrication de nouvelles icônes Wonder Beirut, le travail autour de la narration, du document, de la participation du spectateur
.

Cette façon de déplacer le regard, de le questionner, de le détourner est fondamentale. Il s’agit de pousser le spectateur à poser un regard autre sur l’image, sur ce qu’il ne connaît pas encore ou croit connaître. Les images produites à partir de documents politiques ou d’archives familiales que nous nous approprions tentent alors de retrouver une puissance, de susciter des émotions, construisent des récits. L’image est donnée à voir et travaillée d’une certaine façon pour permettre à celui qui regarde de questionner le regard même qu’il pose sur elle. Nous avons une grande foi dans le spectateur.""

Leonor :
"On se dit que ce lieu, ce cadre doit être le lieu de l’abandon. Donc, il nous paraît évident que la boite correspond à ce lâché prise.
En tout cas, ça résonne en nous et l’image d’un lieu concret, mais en décalage avec le quotidien, nous semble une piste importante à réfléchir.

( à regarder : le travail de Thomas Ostermeier "Le théâtre d’Ostermeier se construit à partir de situations concrètes et du contact matériel des corps avec un environnement tangible auquel l’acteur pourra se confronter. Il conçoit le décor comme un partenaire de l’acteur, une matière avec laquelle se colleter »)

Ma réflexion du moment (évidemment je n’ai pas de réponse et j’attends de confronter mes réflexions avec Martial et Philippe) en tout cas ma question est :

Il faut soit un lieu de l’abstrait, soit un lieu concret mais en décalage ?

(Je me permets de prendre un extrait d’une ancienne conversation avec Philippe sur le cadre) :

Traces de conversations.
À propos de « Celle qui creuse »

Le mercredi 22 juin Rennes (Leonor et Philippe place St Anne).
"Nous avons évoqué l’histoire du prochain spectacle : le lieu, les lieux possibles. Nous avons évoqué des histoires et des espaces de théâtre pour raconter des histoires de théâtre.
J’ai parlé de ligne cassée, de déséquilibre…….
Philippe a parlé de cadre, de la force de cet outil, nous avons évoqué le cinéma, des exemples de mémoire, des manières de raconter le passé, de convoquer celui qui écoute dans un passé. Un passé qui s’exprime dans le présent du récit et d’autres fois un passé qui s’exprime avec des codes qui renvoient au passé par rapport au moment de la narration, juste des ébauches de conversations, nous avons cherché à donner du sens et poser des mots.
Des lieux ont été évoqués, le bar, la boite de nuit, la « discoteca ».
Le cadre au théâtre c’est aussi la possibilité de construire des axes et des hors champs, le hors champ en peinture, en photographie c’est l’ouverture vers d’autres parties de l’histoire, c’est l’ouverture vers d’autres lieux, vers d’autres partie du même lieu, c’est une possibilité de l’espace et du temps. Le hors champ, permet d’augmenter l’espace, et donne des directions.
J’ai posé l’idée de cadre en proposant trois dimensions au sens de ce terme :
Cadre de scène bien évidement, outil de précision et de regard qui entraîne vers un espace narratif, vers l’espace de la représentation.
Le cadre, comme cadre de vie qui nous entraîne vers le lieu de l’histoire, le lieu plutôt que l’espace de la dramaturgie. Il y a de l’espace dans le lieu. Pour sentir cet espace il faudra penser aussi le temps et le rapport scène-salle.
Enfin le cadre comme règle de fonctionnement entre et entre. Entre espace et récit, entre représentation et espace, entre l’histoire et le temps, entre présence et absence, entre l’espace physique et l’espace mental, entre champ et hors champ.
Nous avons évoqué le fonctionnement du décor de P Chéreau « Rêves d’Automne », perspective sur l’angle et découvertes vers d’autres parties du lieu du récit. Au théâtre de la ville à Paris, le public entre par l’arrière du décor, l’unité de lieu entre la salle et la scène se trouve ainsi construite. Lorsque le spectateur entre par ce décor qui représente la salle Denon et de la grande galerie du Louvre, il vient du musée, la salle et les sièges paraissent comme le décor, cette idée renforcé par la perspective sur l’angle construite par R Peduzzi fixe les éléments de cadre et de lieux évoqués plus haut."

Ces quelques lignes sont une trace, rien n’est fixe, des éléments de référence sont à construire.


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