La pasionaria

jeudi 12 décembre 2013


LA PASIONARIA

Nadie, nadie que no hay nadie enfrente

« Celle qui creuse » m’a irrésistiblement, et tout du long du spectacle, ramené à l’émotion que j’avais ressentie la première fois que j’avais vu « La Strada » de Fellini. Irrésistiblement est venue et revenue Giuletta Massini et sa bille de clown, tour à tour acceptant l’esclavage imposé par cette brute d’Antony Quinn, et d’une façon générale par les hommes et l’histoire de ceux qui ont perdu, jusqu’aux mots, et se rebellant, refusant de sortir du chemin le long duquel elle traîne roulottes et chagrins.
Leonor, tu as réinventé ce grand numéro de clown au féminin, réussissant le tour de force d’incarner dans ton petit corps et ta voix populaire, le corps de toutes celles qui ont été depuis Notre guerre les incarnations de la femme révoltée, qu’elles soient italiennes, espagnoles, grecques ou françaises, et la voix du peuple qui n’a d’autre pouvoir que celui de rire de soi et de se moquer de tout, pied-de-nez mortifère aux mâles porteurs de mort : les Lollobrigida, les Mélina Mercouri, les Signoret, les Piaf, les Binoche, les Seberg, les Moreno, les Massari, et j’en oublie.
Ça, c’est du théâtre, du grand, mine de rien. Mine de rien, oui, parce que, tu ne revendiques pas, s’il y a quelques grands mots ici ou là, semblant sortir de chansons ou de poèmes éternels, tu réinventes le silence, et le bruit pour couvrir le silence. Tu dis un tas de petits riens, comme le canari à qui ton grand-père avait coupé les ailes, pour ne pas dire les grands touts, de minuscules horreurs pour taire les grandes horreurs, les tortures et les viols, les famines. Tu fais apparaître tout un peuple d’idiots, de benêts, de bons gars, pour mieux montrer comment le peuple sait résister en faisant le con à ceux qui ont le pouvoir des mots, le pouvoir des mensonges, la beauté artificielle des riches et des puissants. Plus tu parles, plus tu bouges, plus tu danses, et plus sourd du sol le non-dit, le tabou, l’impossible à dire, la répression du corps, la torture de l’amour, la disparition de la fraternité, la dégradation du sentiment, l’impossibilité de faire famille, de faire couple, d’être heureux.
Alors, vaillant petit soldat qui refuse de mourir sur le front de la connerie humaine, tu ne grandis pas, tu ne vieillis pas, tu refuses d’entrer dans leur système, tu joues, tu rejoues, tu fais comme si, tu fais comme ça, tu continues à ressembler à la petite fille épouvantée qui quand elle a mis le nez dehors, dans une mare de sang, a eu envie de retourner de l’autre côté, à la petite de huit ans qui a perdu toute envie d’être normale, d’être morte, et qui, à la manière de cette soeur-bouchon, a décidé d’être sourde-aveugle à la méchanceté, de rebondir sans cesse à la surface de l’eau nauséabonde, à l’adolescente qui a retenu son ventre et ses seins tant qu’elle a pu. Surtout ne pas devenir une femme, une femme comme ces femmes que célèbre le franquisme, juste bonnes à faire des enfants et baisser la tête devant l’homme-taureau qui les fait cocus et viole ses enfants.
Petite fleur de pavé, comment as-tu fait pour ne pas flétrir, ne pas te faner ? Tu parles souvent de coquelicots. Au-delà du symbole de la féminité, et de la révolution, n’y a -t-il pas fleur plus fragile, impossible à cueillir, fleur du rêve qui se moque bien d’être une mauvaise herbe, puisque, ses semblables et elle, ne sont que fierté et beauté pures. Tout juste si, l’on en a la patience, peut-on recueillir son pollen et en faire la plus puissante des drogues du rêve.
C’est du théâtre, c’est du cinéma. Tu traverses presque cent ans du siècle passé, à la manière d’un héros de mélo, sans jamais perdre la face. En cela, ton père avait raison, tu es un garçon manqué.
De séquence en séquence, tu nous refais Tintin et Lawrence d’Arabie, Oliver Twist et Fifi Brindacier, Scarlett O Hara, et Gavroche, poing levé ou doigt tendu, si quelqu’un n’est pas content, tu lui montres ton cul.
Tu prouves à chaque enfant de la salle, je parle de tous ces enfants qui l’ont fermée toutes ces années, qui l’ont écrasé, qui ne s’aiment pas, qui ne s’aiment plus, qui n’ont jamais dépassé leur honte que l’on peut faire du présent d’extraordinaires passés (même rapiécés) et du futur des portes ouvertes vers des présents encore plus beaux. Que le souvenir et se souvenir sont deux choses différentes. Se souvenir est un acte volontaire, décidé, obstiné, qui permet de vaincre la mort en vie qu’est l’oubli comme si on pouvait oublier que l’oubli et le silence sont deux cancers qui nous empêchent d’être heureux.
Alors, tu creuses, heureuse, et ça se voit, et ça s’entend. On pensait que tu déterrerais les cadavres, ceux de la République et ceux de l’infamie. Non, c’est les vivants qui dormaient cachés sous la sciure que tu retrouves après avoir compté jusqu’à cent. Ils attendaient que tu les trouves, car ils s’étaient perdus.
Oh, Léonor, si tu portes ce nom beethovenien, ce n’est pas en vain. Tu es la fidèlité aux idées, aux sentiments. Tu es celle qui ne désespère pas. Tu nous aides à survivre. En te donnant en spectacle, tu prouves, peau à peau, que celui qui perd tout n’a plus rien à perdre. Que le bonheur est dans ce rien. La vie. Rien que la vie.

Los recuerdos suelen contarte mentiras.

Se amoldan al viento, amañan la historia ;

por aquí se encogen, por allá se estiran,

se tiñen de gloria,

se bañan en lodo,

se endulzan, se amargan

a nuestro acomodo,

según nos convenga ;

porque antes que nada

y a pesar de todo
hay que sobrevivir.

Merci de m’avoir aidé à survivre une nuit de plus.

Ricardo M.


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