Pourquoi j'ai aimé "marcher pour la Culture" sur les pavés de Rennes.

mardi 25 mars 2014, par Leonor

manifestation du 10 février 2014 pour le soutien aux intermittents du spectacle :

« Pourquoi j’ai aimé "marcher pour la Culture" sur les pavés de Rennes.

Au départ, je marchais. Il était 9h15 et je marchais déjà…

À ma gauche le ciel de Brest, ouvert comme une grenade bleu, sans tempête, sans haine à l’horizon. Le lointain dégagé de toute crainte, et de l’autre côté, au loin, Plougastel. Je rencontre un ami, Sylvain qui me dit : " Tu vas où ? Tu fais quoi ? "

Je lui dis : " Je vais à Rennes, à la manif.

Moi aussi ! "

Du coup, je me sens moins seule. Nous marchons, nous sommes déjà deux !

Devant le parvis du Quartz une seule personne attend, impassible, toujours au rendez-vous des manifs, c’est Guy Abgral. L’éternel pilier de la CGT à Brest. À l’heure, avec sa liste dans la main, avec son pâté dans le sac (qu’il mangera plus tard avec son collègue Bruno au fond du car)

Nous sommes déjà trois !

Puis quatre avec Laurence, qui arrive avec ses chaussures de randonnée.

Et oui, nous allons escalader l’Everest.

Les autres arrivent, même Loïc, qui a raté son car et qui a prit sa trottinette pour ne pas manquer le bus tout "glin glin" qui nous attend, tel le carrosse de Cendrillon, pour nous emmener à la capitale

Nous, les artistes du bout du monde…

Peu nombreux oui d’accord, pas tous syndiqués et alors ? Mais le sourire de l’enfance sur le visage. Le sourire de ceux qui croient, de ceux qui, tout d’un coup dans un car "glin glin" , se sentent moins seuls, se sentent moins cons, se sentent appartenir à une famille…

Et voilà Véronique, avec son sac plein à ras bord de « Je marche pour la culture »… j’en prends 12, Laurence fait de même et tout le monde les met sur soi ; sur la veste, sur le bonnet de neige, sur le sac…

Démarrage, arrêt à Morlaix, à Guingamp, à St Brieuc, montent des têtes que je connais. Étonnant, elles sont là ! Beaucoup d’elles, moins d’eux… pourtant après c’est surtout eux qui vont parler. Ça pose questions !

Le car n’est pas rempli, on le constate, ça nous fait mal, on se demande pourquoi, qui n’a pas eu l’info ? qu’est-ce qu’on aurait du faire pour ? pour quoi nos amis-es ne sont pas là ? Pourtant, la culture ce n’est pas que l’affaire des intermittents. La culture c’est l’affaire de tous, de toutes. La culture c’est la nourriture de l’esprit.

Place de l’Opéra, je mange un sandwich au thon qui m’a coûté 4,20 € (la capitale est vraiment trop chère). En attendant, on se regarde, on se laisse regarder, des fois personne ne me regarde, des fois je vais carrément dire bonjour avec mon bonnet de péruvienne : "eh, je suis là, je viens de Brest, tu sais Brest, la pointe, le bout, et nous sommes venus à plusieurs (oui, plusieurs) pour marcher sur le pavé !"

Dans la poche de mon pantalon le « pipo » que j’ai emmené pour faire du bruit mais je n’ai trouvé aucun slogan suffisamment porteur pour faire décoller la foule. Plus tard, j’essaierai de chanter la chanson des partisans, sans succès.

Enfin, nous commençons à marcher. Je vois des amis, des artistes que je n’ai pas vu depuis longtemps. Je vois aussi des programmateurs, et alors là, la révélation, je vois certains qui portent la pancarte et même le mégaphone !

Ah, je vais enfin pouvoir parler avec eux de ma dernière création. Mais non, je ne veux pas parce que je ne suis pas là pour ça. Je suis là, pour me sentir moins seule, pour me rappeler l’importance de la culture. La Cul-Tu-Re : celle qui te donne des ailes, celle qui t’aide à ouvrir les yeux, celle qui te permet de te dire que tu n’es pas si bête, que la poésie est une arme chargée du futur, que la Mona Lisa est trop belle et que ça fait du bien de la regarder même si cela ne sert à rien. La culture, celle que mes filles vont chercher tous les deux jours à la bibliothèque parce qu’elles ont la chance d’avoir une bibliothèque dans leur quartier et même avoir une œuvre d’art sans payer une fortune dans leur salon. Oui, la culture, pour laquelle je suis venue ici, il y a 20 ans de ça. Même si je ne peux pas encore voter, c’est ici que j’ai pu, comme je dis : "structurer ma pensée". Parce que j’ai pu aller à l’école Jacques Lecoq, parce que j’ai pu rencontrer de grandes personnes qui ont pu elles-mêmes avoir accès à la culture, à l’éducation, qui sont devenues de belles personnes et qu’ils/elles m’ont transmis leur savoir, leur enchantement.

Parce que j’arrive, malgré tout, à jouer mes spectacles ; qui ne sont pas des produits, ni la réponse à une demande spécifique mais la réponse, peut-être maladroite, de ma quête artistique et ma seule façon de me sentir utile. Parce que la culture m’a ouvert en deux comme on creuse le cœur d’un arbre et m’a permis de voir le monde et les autres avec un autre regard… et parce qu’elle me permet encore et toujours d’être émerveillée par le monde !

C’est pour ça, qu’aujourd’hui à Rennes, même si nous n’étions pas un million, je me suis sentie moins seule. Parce que nous étions : artistes, plasticiens, musiciens, techniciens , programmateurs, administrateurs, professeurs, danseurs, artistes de rue, de kathakali, et sûrement d’autres hommes et femmes qui savent tout simplement que sans la culture nous ne serons que des pauvres gens. Assis sur nos fauteuils, de la chair à canons, sans âme et sans désir. Mort avant la mort !

Oui, j’ai marché pour la culture sur les pavés de Rennes. Il a plu, il a fait beau, nos cœurs sont passés par tous les états, par tous les débats et les mots de Mr Ralite nous ont réchauffé. De nous voir, si différents, chacun dans notre « branche » mais tous sur le même arbre m’a fait me sentir tout simplement : moins seule, moins conne… »

Leonor Canales


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