Celle qui creuse, Texte

écrit par Leonor Canales

Personnages : La Femme-Sans-Nom L’inconnu La Sœur Muette Le Frère Le Père La Reine Mère La Petite Fille Météorite


**ACTE I

Tableau 1 : Arrivée de la Femme

La Femme sans Nom : Vous qui… Vous qui me regardez qui semblez me regarder comme si de rien était, assis là tranquillement assis vous qui… Vous êtes qui vous ?

L’inconnu : Je vous attendais

La Femme sans Nom : Qu’est-ce qui ?… Qu’est-ce que… c’est ?… Qu’est-ce qui m’arrive ?… Qu’est-ce qu’il y a ?… Qui je ?… Qui je suis ?… celle qui porte ?… porte le monde ?…Bête sauvage…Femme sans Nom qui… qui je…je suis…Qui ?

Tableau 2 : Le Docteur

La Femme Sans Nom : J’ai 6 ans… j’ai la rubéole. Mon frère a 5 ans… il a la rubéole. Ma mère est enceinte d’un mois… elle a la rubéole.

L’Inconnu : Ma petite dame : Le fœtus ne survivra pas ! Imposible ! (en espagnol) Vous allez le jeter comme un vieux bouchon. Vous avez des vomissements ? Des ballonnements ? C’est naturel ! C’est qu’elle se bagarre la bête ! Mais elle ne tiendra pas, ah non… ça non ! Imposible. (en espagnol) Un mois de grossesse, Rubéole… Elle ne tiendra pas ! Prenez une aspirine, ça va passer ! La Femme sans Nom : Le bouchon est ma sœur !

Tableau 3 : La Sourde

La Femme sans Nom : Ma sœur naît un 21 décembre 1978. Ma sœur est née sourde !

L’inconnu : C’est comme ça qu’on l’appelle ? La sourde ?

La Femme Sans Nom : Ma sœur ne s’appelle pas Sourde. Ma sœur s’appelle…

L’Inconnu : MARIE DE LA MER…

La Femme Sans Nom : Marie de la Mer est fragile et maigre comme une fine branche ! Marie de la Mer ne souris pas, ne regarde pas quand on lui parle ! Marie de la Mer fait des petits : Ay… comme un avorton de chat !

La Femme Sans Nom : Son monde n’était pas le mien. Pour lui parler j’ai inventé un langage, un langage des mains.

La Femme Sans Nom : Viens ici ! Non pas ça, maman ne veut pas. Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi tu pleures ? Non je ne peux pas t’acheter des bonbons je n’ai pas d’argent. Une bouche ? Tu veux acheter une bouche ? Au boucher ? Tu veux acheter une bouche au boucher ? Mais, il ne vend pas de bouche le boucher, oui, d’accord une langue, une langue de bœuf oui il vend, tu peux acheter une langue mais une bouche non. Ça il vend pas. Oui, j’ai compris, tu veux une bouche, une bouche, une vraie bouche, une bouche qui parle une bouche humaine ? Comme la mienne c’est ça ? Quoi ? Moi ta bouche ? Être moi ta bouche à toi ? Moi ta bouche à toi ma sœur être moi ta bouche ? Arrête de pleurer, arrête de grincer des dents, arrête de taper, arrête de te taper la tête contre le mur, arrête de te taper la tête contre le mur tu vas t’éclater la cervelle… arrête putain ! D’accord, d’accord, je suis d’accord. Je suis d’accord d’être ta bouche, mais arrête, arrête S’IL TE PLAIT. Je serai ta bouche à toi Je serai ta langue à toi Je serai tes dents, ta gorge, tes cordes vocales Je serai ton cœur Je serai ton âme PARLE PARLE PARLE PETITE SŒUR MUETTE

Tableau 4 : LA SŒUR MUETTE

La Sœur Muette : « Quand j’étais graine de sable dans le ventre de mère J’ai failli ne pas naître Pour me protéger Je me suis faite comme morte A ma naissance Mère m’a prise entre ses bras Et je me suis blottie en elle Mais rien ne sortait de ses seins Mère avait peur de moi. Bouche cousue Je me suis accrochée, je voulais vivre J’ai grandi dans un monde de géants Qui mangent l’air Montrent leurs dents Éructent et sortent leur langue à tout va.

A table pas de regard sur moi Je tape, Je tape pour qu’on me voie Je grince des dents

Je cogne tête, poignets à terre Rien à faire Des yeux de mère, des trombes d’eau coulent De mes mains je fais des bouquets de roses Des moulins à vent Je raconte ce que mon cœur vit Mais personne ne m’entend

On m’appelle La Sourde Dans la rue A l’école On m’appelle La Sourde

Les autres filles sont aussi des géantes Pas des muettes comme moi Pour me faire des copains Je vole de l’argent J’achète : des bonbons, des billes, des vignettes Panini Que je donne à tous ceux qui veulent jouer avec moi Je raconte : Que mon père est pompier, a une Porche et une équipe de foot à lui tout seul : Goal !!!!! Que ma mère est blonde avec diamants et petit chiwawa ! Que nous avons deux maisons : une avec piscine et une avec montagne. Mais rien à faire Alors, je tape, je tape, je tape encore plus fort Et lunettes par terre Et sang qui coule du nez d’un petit garçon qui ne veut pas jouer avec moi.

Pas normale. Pas normale. Les géants à chemise blanche m’enferment dans un bocal. Je tape, je tape, encore plus fort Vitre cassée, ça coule, ça coule rouge, rouge sang Je suis devenue un poisson rouge mais pas un géant.

J’ai grandi, j’ai des poils, des gros seins, Je montre ma culotte aux garçons. Pas normale. Pas normale. On me donne des pilules : roses, jaunes, bleues On m’endort, on me tait, on me ligote.

Moi je m’échappe, je m’envole… Je verse de la poudre blanche dans mes veines Je tricote des paysages sur mes bras : Des montagnes, des ruisseaux L’aiguille est mon amie, elle me comprend Je suis au paradis !

Ma maison est le coin d’une rue Je n’ai que 16 ans Je vends ce qui me reste : Les étoiles qu’on a au fond des yeux quand on n’a pas encore 20 ans On me voit, on m’aime, pas besoin de mots Tous les géants les veulent mes étoiles à moi : 1000 pesets la pipe, 2000 la nique !

La mort a baisé mes lèvres une nuit d’hiver Mon corps par terre à moitié nu Une flaque de sang autour de mes cuisses. Des milliers de petits poissons rouges dansent autour de moi une valse Et je glisse je glisse… Avec son bec Mère a ramassé miette par miette ce qui restait de moi Presque rien. Maintenant je ne tape plus maman Je ne pleure plus Je ne crie plus. Je suis gentille. Bouche cousue. Gentille. Un petit poisson rouge Un gentil petit poisson rouge

L’Inconnu : La Sourde, Là où elle passe on l’appelle La Sourde. Les gens se bousculent pour la voir dans l’arène. Pour voir la sourde se débattre contre la mort. Elle crie, eux ils rigolent… Personne n’entend ce qu’elle veut leur dire. Ils habitent le monde du silence. Son silence… Est le silence du père, de la mère, de la grand-mère. Le silence des morts. La Femme Sans Nom Et moi, moi dans tout ça… qui je suis ?

**ACTE II

Tableau 5 : Un Jeu d’Enfants

L’Inconnu : Vous avez 8 ans, votre frère a 7 ans, vous êtes à la montagne, vous vous êtes perdus.

La Femme Sans Nom : J’ai 8 ans, mon frère a 7 ans, nous sommes à la montagne

L’Inconnu : Vous vous êtes perdus.

La Femme Sans Nom : Nous sommes perdus. Papa, Maman et petite sœur muette nous attendent dans la Renault 12 jaune, mais nous n’arrivons pas.

La Femme Sans Nom :  J’ai peur frère, j’ai peur, j’ai toujours eu peur du noir, mais avec toi je n’ai pas peur.

L’Inconnu : On n’embrasse pas un frère La Femme Sans Nom : Ce n’était qu’un jeu, un jeu d’enfant !

Tableau 6 : Le Frère

La Femme Sans Nom : Ange gardien

L’inconnu : Douce compagnie.

Les deux : Ne m’abandonne ni de jour ni de nuit Promis, juré, craché, nous serons toujours l’un pour l’autre ! L’Inconnu : J’ai 7 ans et vous…

La Femme Sans Nom : 8 ans.

La Femme Sans Nom : C’est un dimanche soir… à l’heure du bain…

L’Inconnu : Et toi tu te noies

La Femme Sans Nom : Ah, je me noie frère ! Je me noie ! Ahhhhhhhhh ! Toi tu arrives toujours à me sauver des eaux !

L’Inconnu : C’est un jour d’hiver à la sortie de l’école et nous faisons la course.

La Femme Sans Nom : Mais, je suis toujours plus rapide que toi ! Comme tu ne supportes pas, tu triches, tu rebrousses chemin, pour arriver le premier. Première ! L’Inconnu : Je suis ton cheval. La Femme Sans Nom : Et moi ta cavalière.

Tous les deux : « Corre, corre caballito ! Trota por la carretera No detengas tu carrera Que lleguemos tempranito ! »

La Femme sans Nom : Tu me laisses tomber contre le sol, je me cogne la tête contre le pied de la table en fer, je saigne comme une poule égorgée, papa me crie dessus en me tapant parce qu’il ne sait pas quoi faire avec une poule égorgée. Et toi tu te caches dans le trou de la machine à coudre… Le lendemain je danse Grease à la fête de l’école avec mes 3 points de suture sur le front !

La Femme Sans Nom : Et il fonce comme un fou vers l’ennemi, il se fraie un chemin au milieu des corps déchiquetés de ses camarades de combat, il ne regarde pas, il court, il court vers la mort… Il trébuche, tombe. Il est par terre, Il se relève, traverse le pont, saute et sort de la ligne de protection, il tire à tout va, il saigne, la lumière l’aveugle, les bombes tombent de tous côtés, la chair des autres se projette dans l’espace et se colle à son visage, la terre dégorge du sang, il patauge, glisse, lève la tête, un soldat est là face à lui…

Tableau 7 : « Vous m’Avez Fait Peur »

La Femme Sans Nom :

Tu l’as eu frère, tu l’as eu… On est les plus forts ! On a gagné ! On a gagné ! On a gagné !

Frère lève-toi ! Lève-toi frère ! On a gagné Tu m’entends frère ! Allez, lève-toi Je joue plus, lève-toi.

Arrêtez de faire semblant Arrêtez s’il vous plait… Arrêtez

L’Inconnu : Bouh ! La Femme Sans Nom : Vous m’avez fait peur comme ça Tout raide, tout mort Je me suis sentie comme seule

Avec frère je ne me sentais jamais seule. On était l’un pour l’autre. L’inconnu : Ange gardien

La Femme Sans Nom : Douce compagnie. Les deux : Ne m’abandonne ni de jour ni de nuit La Femme Sans Nom : J’étais la seule fille de sa tribu. Papa ne voulait pas… Que je joue avec les garçons Mais frère voulait bien.

Un jour, on jouait à la guerre, dans un chantier abandonné puis quelqu’un a crié :

L’Inconnu (frère) Le père arrive !

L’Inconnu (père) « Les jeunes filles ont les genoux immaculés »

Tableau 8 : Le Père Arrive + Père/Loup

La Femme Sans Nom : Je courais derrière Père Je m’agrippais à sa main Père caressait mon petit doigt Mais Père ne regardait jamais derrière Je courais derrière Père Je courais

Mon père… mon prince, mon ogre, mon loup !

L’Inconnu : Auhhhhhhhhh ! Auhhhhhhhhh !

La Femme Sans Nom : Ahhhhhhhhh !

L’Inconnu : Auhhhhhhhhh ! La Femme Sans Nom : Ahhhhh

Tableau 9 : Le Père à Table

La Femme Sans Nom : Tu te rappelles papa quand tu entrainais l’équipe de foot du village, le mytico Atletico Montilla. Tous les dimanches on était obligés d’aller voir le match et de crier à la cantonade : Arriba, arriba Atletico Montilla ! Arriba, arriba Atletico Montilla !

Et quand tu as ouvert le premier bar à fruits de mer du village : gambas al ajillo, langostinos, calamares en su tinta, chipirones, boquerones en vinagre… A chaque fois que je viens te voir en Espagne tu me fais : une soupe de crevettes al ajillo !

Après tu as fermé le bar et tu as ouvert une boite de nuit : Discoteca Club 80. Et tu as écrit sur tous les murs des maisons abandonnées sur la route Cordoba Malaga : Discoteca Club 80, Discoteca Club 80…avec boule à facettes !

Et la nuit de Noël 85 tu as oublié, eh ? On a attendu ton retour à table : Maman, frère, petite sœur muette et moi devant une soupe aux crevettes froide jusqu’à une heure du matin. Et toi tu es arrivé avec tes cadeaux sous les bras, déguisé en roi mage. Et tu nous as dit :

« J’ai pas pu faire autrement je me suis fait arrêter dans la rue par un type qui m’a invité à boire une bière puis qui m’a dit : bois une de plus, parce qu’on a rencontré l’ami d’un ami, Melchior, qui nous a invité à boire une autre bière et puis là-bas il y a eu l’autre, du coup il s’est mis à raconter des histoires, d’ici de là et puis je ne pouvais pas refuser, l’ami, Balthazar, ça faisait longtemps que je ne l’avais pas vu, je vous jure que c’est pas moi c’est lui qui a insisté, et une de plus et puis il y a eu le patron, il était content : oh Paco como estas ? cuanto tiempo ! Et bah… j’ai pas vu l’heure passer mais c’est pas ma faute… c’est les autres… » C’était toujours les autres. Ce n’était jamais ta faute… Ce n’était jamais ta faute…

Tu sais Papa, je n’ai jamais aimé la soupe de crevettes !

La Radio « Pourquoi tu n’es pas venu me voir danser : Ay quand your ay goy mi play… ? Pourquoi j’ai qu’une seule photo bébé avec toi, papa ? Pourquoi à 9 ans tu m’as donné une claque devant les garçons en disant que j’étais un garçon manqué ? Pourquoi tu m’interdisais de chanter des chansons d’amour dans la voiture ? Des chansons que j’inventais, moi ? Pourquoi tu n’es jamais venu me chercher à la sortie de l’école ? Pourquoi tu me racontais tout le temps la seule et même histoire : le berger qui appelait à l’aide et que c’est toujours un mensonge jusqu’au jour où le loup est apparu et qu’il a mangée tous les moutons ? Pourquoi tu ne m’as jamais parlé de ton père Pourquoi tu ne m’as jamais dit qu’il a été fusillé par les fascistes ? Pourquoi tu ne m’as jamais dit que je suis jolie, papa ? Pourquoi tu ne m’appelles jamais pour mon anniversaire ? Pourquoi tu ne viens jamais me voir en France ? Pourquoi tu dis tout le temps que tu es malade mais tu es toujours en train de faire la fête ? Pourquoi tu ne m’as jamais pris dans tes bras ? Pourquoi ? Porqué papa, porqué ? Pourquoi tu ne m’as jamais dit que tu m’aimes ? »

La Femme Sans Nom : Tu sais Papa J’ai eu un rêve, je t’ai vu, petit garçon aux boucles d’or caracole assis sur ton cheval de bois, une épée à la main. Je t’ai vu et je t’ai parlé !

Tableau 10 : Le Petit Garçon Caracole

La Femme Sans Nom : Qu’est-ce que tu fais petit garçon ? El Niño : J’attends mon papa.

La Femme Sans Nom : Il est parti depuis longtemps ?

El Niño : Très longtemps.

La Femme Sans Nom : Et tu es encore là ? El Niño : El bah, oui, j’attends.

La Femme Sans Nom : Tu sais parfois, on ne revient pas.

El Niño : Il reviendra.

La Femme Sans Nom : Comment tu sais ?

El Niño : Je sais c’est tout…

La Femme Sans Nom : Des fois ce qu’on croit savoir ce n’est pas la vérité. C’est comme un mensonge qu’on se raconte pour ne pas voir.

El Niño : Maman lui a dit de s’enfuir par les toits, parce qu’on n’a pas trouvé son frère et qu’on venait le chercher lui pour se venger. Mais papa a dit qu’il n’avait rien à craindre, qu’on venait le chercher pour réparer la voiture du capitaine. Il a mis une chemise propre et ses chaussures du dimanche. Avant de partir m’a promis qu’à son retour il me ferait une épée en bois et qu’on irait chez le photographe. Maman est partie avec la voisine le chercher, parce qu’il n’est pas revenu. Elle l’a reconnu à ses chaussures. Toutes les deux ont sorti le corps d’une montagne d’autres corps. Il y avait aussi, le boulanger, le père de Daniel, et Alfonso l’instituteur et une femme, la voisine d’Antonia et plein d’autres. Tous une balle dans la nuque et papa aussi une balle dans la nuque et au cœur… Maman a dit qu’elle n’a pas pleuré. Quelle n’avait pas le temps, qu’il fallait faire vite avant que la Guardia Civil arrive et mette tous les morts dans la fosse commune. Elle a donné 100 pesetas au curé pour pouvoir l’enterrer au cimetière du village mais elle a du signer un papier pour dire qu’il était mort par tir de balles inconnu. Maman dit qu’elle a perdu le bébé qu’elle avait dans son ventre ce jour là, parce qu’elle a du avaler toutes ses larmes et que le bébé s’est noyé… Maman a vendu la voiture de papa et j’ai eu ma photo mais j’attends toujours mon épée. C’est pour ça que je ne bouge pas d’ici ! J’attends que mon père revienne du monde des morts. La Femme Sans Nom : Mais on ne revient jamais du monde des morts…

El Niño : Si on y croit fort tout peut arriver. Papa disait ça ! Papa répétait toujours ça ! Même avant de partir il me l’a dit : Ne perds pas l’espoir, c’est la seule chose qu’il nous reste ! Puis, il a disparu… Je reste là, sur mon cheval, j’attends, je vieillis mais je ne bouge pas !

Tableau 11 : LES AMOUREUX

La Femme Sans Nom : Je suis à la maternelle et je suis folle amoureuse de Marco. Le dernier jour il me donne un bisou sur la joue. C’était mon premier bisou.

Je suis à l’école des bonnes sœurs et je suis folle amoureuse de John Travolta. D’ailleurs je veux me marier avec lui, et si ce n’est pas lui ça sera le prince Felipe.

Je suis au camping et Pedro est fou amoureux de moi mais il sent de la bouche, il a une dent pourrie et il ne sait même pas nager.

Je suis en classe et je suis folle amoureuse d’Helena Marquez, elle est la plus jolie de toutes. Elle a des taches de rousseur sur le visage, des cheveux couleur dorée et des yeux bleus vraiment bleus. Elle réussit toujours ses examens et elle fait partie de la chorale de l’église. Elle a tout pour elle. Le rêve !

C’est Mon frère ! Je suis au salon de coiffure de ma mère et mon frère est fou amoureux de toutes les jeunes filles jolies qui viennent se faire le chignon de mariée. A chaque fois il m’envoie les demander en mariage.

Je suis à l’école mixte du quartier populaire Santa Rosa. Je suis folle amoureuse del Chiquilin le caïd de l’école. Il est bête mais il est le plus fort, et au moins lui ne me frappe pas à la sortie de l’école.

Je suis à la JOC (jeunesse ouvrière chrétienne) je suis folle amoureuse de Casanova. Il est beau, intelligent, sait jouer de la guitare et il ne me regarde jamais. Un jour, il pleut, il m’accompagne sur son Vespino à la maison et je l’embrasse sans sa permission. Le dimanche je demande pardon au père Francisco pour ma faute. Le père me dit qu’il ne faut pas se laisser aller à la consommation d’un plaisir rapide qu’il faut savoir créer une relation mature et saine. Puis me conseille de mettre mon trop plein d’énergie dans la défense des pauvres et des démunis. J’ai 14 ans.

Je suis au lycée, je suis folle amoureuse d’Agustin le fils de l’opticien. Il est juste derrière ma chaise. Je sais que je lui plait mais il ne veut pas le dire parce que je n’ai pas assez de gros seins. L’année se finit, l’été arrive : j’ai mes règles ça pousse de partout, mes seins explosent deviennent deux montgolfières, ma mère me teint les cheveux en blond comme Cyndi, Ay Gat You Ay Gat mi player, et Agustin me propose un rendez-vous. Gue !!! Nous allons au parc sur le banc vert en face de la cage aux singes. Nous mangeons une glace, lui à la fraise moi à la pistache. Il finit sa glace et il me prend la main puis la cuisse et il remonte sa main vers… aussitôt presto j’avale la glace d’un coup. Je m’étouffe, il s’affole, il me tape il me prend dans ses bras et il colle ses lèvres contre les miennes ouvre sa bouche avec ses dents dépareillées et sort son énorme langue. Je meurs, sa bouche qui sent la fraise !!! Et alors je fais comme on m’a dit qu’il fallait faire. Je fais des tortellini avec ma langue et c’est extraordinairement délicieux. Un seul baiser avec langue, salive et bouche qui dure une éternité.

C’est minuit je dois repartir. Il m’accompagne jusqu’à la porte de chez moi il veut un autre baiser mais je lui dis non et que c’est même pas la peine qu’il me demande un autre rendez-vous que mon père ne voudra jamais.

Je ferme la porte je chiale comme une chienne. J’ai le gout de fraise dans ma bouche…

TABLEAU 12 - TANGO

**ACTE III

Tableau 13 : FULMINEE

La Femme Sans Nom : La première fois que je suis morte. J’avais 7 ans. J’ai été fulminée, tuée par une METEORITE ! Elle m’a ouverte en deux comme on creuse le cœur d’un arbre et elle a pris racine dans mon ventre. C’est là que la question est arrivée : QUI JE SUIS ?

J’étais là, pétrifiée, morte. Un corps de petite fille défait par cette immensité qui lui tombe dessus sans rien avoir demandé. Moi, je voulais être une princesse pas une Météorite. Ça a duré : un instant, une fraction de seconde… un soupir ! QUIEN SOY YO ? Je ne savais pas quoi répondre. Je n’avais pas les mots.

Je me suis laissée mourir. Un corps sans réponse, sans nom. Le temps d’un soupir. Ah

Tableau 14 : LA PETITE FILLE METEORITE

La Petite Fille Météorite : Eh, oh ! Je suis là ! Eh, oh, j’existe ! Je suis une toute petite fille mais j’existe. Je veux que quelqu’un me regarde, si personne ne me regarde je ne peux pas exister. Une petite fille existe parce qu’on lui dit :

L’Inconnu : Petite fille comme tu es jolie !

La Petite Fille Météorite : Eh, oh ! Je suis une petite fille jolie qui veut être regardée ! Regarde-moi ; Regarde-moi. Regarde-moi et dis-moi que… Dis-moi que tu m’aimes Dis-moi que tu m’aimes Dis-moi que tu m’aimes !

J’ai 6 ans ! Je cours, je cours, un chien me court derrière. J’ai un chigome dans la bouche. Je cours, je cours, un chien me court derrière. J’ai un chigome dans la bouche, un chien me courre derrière, je cours le chigome que j’ai dans la bouche me colle, me colle au visage, aux cheveux, à mes larmes. Je cours, je cours, je cours, je cours avec un chigome collé au nez. J’ouvre la porte : Mama Mama. Mama me donne une gifle. Mama. Mama me donne encore une gifle. Mama… un chien… mama… me court… mama… chigome… me colle… une gifle… mon visage… une gifle… maman ! Tableau 15 : La Reine Mère

La Reine Mère : De tes cheveux je ferai une liane de roses, une tresse de pétales, un jardin d’amapolas. Et tu seras ma reine, tu porteras ma couronne ! La Petite Fille Météorite : Dis mama, pourquoi grand-père ne parle jamais ?

La Reine Mère : Le silence c’est le silence !

La Petite Fille Météorite : Dis-mama, pourquoi grande mère ne parle jamais ?

La Reine Mère : Le silence c’est le silence ! La Petite Fille Météorite : Dis mama, pourquoi tu ne parles jamais ?

La Reine Mère : Il faut savoir faire taire Ça ne sert à rien de remuer la terre, Sortir les os, réveiller les morts

La Petite Fille Météorite : Mais je veux savoir…

La Reine Mère : Les laisser tranquilles

La Petite Fille Météorite : : Pourquoi ?

La Reine Mère : Il faut savoir oublier La Petite Fille Météorite : Moi je ne veux pas oublier La Reine Mère : Il faut savoir oublier… (Cette phrase se répète à l’infini comme un disque raille le long du récit de la Petite Fille Météorite)

La Petite Fille Météorite : Je ne veux pas me taire, Mama Je ne veux pas faire silence Je veux savoir pourquoi grand-père ne parle jamais, pourquoi grande mère ne parle jamais, pourquoi tu ne parles jamais…pourquoi personne parle ! Je ne veux pas vivre dans un monde de silence… Je ne veux pas vivre dans un monde de silence…

Tableau 16 : LE VILLAGE

La Femme Sans Nom : Tu n’avais que 7ans Mais tu voulais savoir Autour de toi Que le silence

Le silence blanc de ton village Comme un tombeau, Avec ses rues, ses gens, leurs visages… et leur silence.

Angelita la ciega, l’aveugle A tâtons avance Angelita la ciega Avec ses yeux blancs comme deux œufs Aujourd’hui tu l’as vu passer le fil de coton par le petit trou de l’aiguille.

Bonita, Niña Bonita ! Luis est agrippé à son balcon, il est toujours là, enfermé, sa tête est minuscule comme une poupée de porcelaine. Tout le monde dit que c’est un enfant du péché et que c’est pour ça qu’il est fou.

Antonio, l’ébéniste Vous a fait une épée en bois, à ton frère et à toi Tu adores te blottir dans les montagnes de copeaux et faire croire à tout le monde que tu as disparu.

Depuis le toit de ta maison, tu vois les vignobles et les champs de coquelicots. Au loin une énorme tour, tu dis à tout le monde que c’est la tour Eiffel et que quand tu seras grande, toi tu iras vivre à Paris.

Ton grand-père a des canaris. Tu le vois devant toi, ses mains tremblent, tiennent un énorme ciseau, il coupe le bout des ailes du canari et les yeux du canari te fixent du regard comme s’il voulait te dire quelque chose.

Par le trou de la serrure, Tu observes ta mère qui chante pendant qu’elle balaye Les cheveux d’une vieille femme Qui vient de couper sa tresse de jeune fille Ta mère s’arrête, se regarde dans la glace, elle pleure. Ses larmes coulent comme une cascade Le salon de coiffure devient une mer de larmes Et elle disparaît dans l’eau.

Tu rentres au village Pour l’enterrement de ton grand-père Tout le monde est là Ça sens l’anis et la cigarette. On lui a mis son plus beau costume gris et sur lui le drapeau républicain. Ses mains sont posées tranquillement sur sa poitrine et elles ne tremblent plus… Se taire Faire silence Ne rien dire

Toi, tu voulais savoir, raconter l’histoire des vaincus, sortir les corps de la terre. Tu voulais être leur bouche ! Mais autour de toi, que le silence.

Tableau 17 : FINAL

La Femme Sans Nom : Je viens du pays des morts, d’une terre de silence où les hommes ont été enterrés vivants. Je viens de l’autre côté ! Et je porte sur moi les fantômes de mon pays, je suis la fille, la petite-fille, la femme, la sœur, la vieille qui traine derrière elle le rêve d’un autre monde.

Mon histoire est faite d’os, de cris, de larmes, de champs de coquelicots. Mon histoire est l’histoire de mon peuple.

Je suis la femme sans tête Je suis le père et son ombre Je suis l’homme qui tremble Je suis la sœur muette Je suis la vieille sans bouche Je suis la mère en sang Je suis la petite fille météorite Je suis… un oiseau.

Écoutez ! Écoutez le silence… Écoutez l’écho du silence… Écoutez…

(Silence/Noir)