20. Leonor

Ce que je porte

Je porte en moi le poids du silence
celui de la guerre et des vaincus.
Je porte en moi la tristesse et la force de ma mère
et de toutes les femmes qui l’ont précédée.
Je porte en moi le désir de comprendre, de me comprendre,
de comprendre l’autre et le monde qui nous entoure.
Je porte en moi les injustices subies par ma sœur (sourde-muette)
et par ceux, comme elle, laissés pour compte...
Je porte en moi le déracinement
et l’étrangère que je suis.
Je porte en moi une petite fille
devenue mère, femme, artiste...
Je porte en moi une vieille, vieille, vieille... âme !

D’où je viens ?

Mes premières années, je les ai vécues dans un village près de Cordoue, entouré des vignobles, dans une rue populaire remplie de personnages : le fou du village, la femme aveugle, « la casa de vecinos », le peintre maudit... J’ai grandi dans le salon de coiffure de ma mère où "las señoras" venaient se faire une beauté. C’était mon premier public, mon premier théâtre. La rue était mon espace de jeu et de rêve. Depuis toujours, on me disait que, quand je serais grande, je serais artiste, une star de la danse... J’étais une petite fille rigolote, pleine de vie, révoltée, déjà, et seule. La question du : Qui je suis ? est venue à moi enfant. Je ne savais pas que cette question allait me poursuivre de cette façon et allait être le moteur de ma quête et de ma fuite...

Dona Florinda ou la Dame Rose de l’école publique de mes 11 ans

Elle était douce, d’une intelligence exquise : maîtresse et psychologue. Elle donnait des cours de lettres. Elle m’a appris le mot : UTOPIE.
Elle m’a demandé, alors que personne ne l’avait jamais fait auparavant :

Est-ce que tout va bien pour toi ? Est-ce que tu as des problèmes avec papa ? Est-ce que tu es heureuse ?

Elle m’a fait lire mon poème devant la classe et m’a envoyée devant le directeur pour le lui lire.
Elle m’a regardée avec bienveillance, m’a dit que je pouvais...

Dans le souvenir de la petite fille que j’étais, je sais que Dona Florinda a laissé en moi la trace de quelqu’un d’une extrême exigence et, à la fois, d’une grande humilité. Elle était aussi le regard : savoir regarder l’autre et voir en lui son intérieur. Quand je pense à elle, je lui dois ce regard, cette façon d’être émue par l’autre et ce mot : UTOPIE. Je me suis toujours demandé pourquoi elle m’avait appris cela. Elle est morte, jeune, très jeune... J’aurais voulu lui dire...

Adolescence

Moment terrible, boutonneux, moment de dérives...
Moment entre la petite fille et la pas encore femme.
Moment de vouloir, à en mourir, être aimée.
A en mourir changer la société...
Je comptais plusieurs tribus, toujours à la recherche de moi-même : JOC (culpabilité/anticapitalisme/père), Pijos (jeunes gens de bonne famille, les filles y ont une couche de fard sur le visage et les garçons une gros moto. Echec : je n’étais pas assez belle et j’avais une vespino), La casa okupa/ las anarquitas/ los rockabilis/ los hippis...

Je fais des manifs, je rentre bourrée à la maison (à l’anis), je trouve jamais de mec, je suis belle, belle, belle (mais je n’en suis pas consciente). Je me cherche, je me perds, je ne m’aime pas, je suis une vraie adolescente, je mets des trucs moulants, qui me collent aux fesses. Mon père me gifle et me dit que je suis une pute, je fume des pétards (de temps en temps), je fais l’amour à 18 ans avec un français en Bretagne (je dis que j’ai une attirance vaginale pour la France), je le quitte il faut bien que je me fasse mal, je passe mon bac (mention bien), je décide de faire du théâtre. Pourquoi ? Tout le monde disait qu’un jour je serai artiste, je n’avais pas le choix ! Personne n’a dit que je serais mathématicienne !

Les palais de la rue Juderia

En descendant vers la Mosquée, avant d’entrer dans le labyrinthe des ruelles, des maisons en fleurs, des magasins pour touristes et des vieilles gitanes qui te lisent l’avenir. Avant d’entrer dans le cœur de la vieille ville, il y a une rue qui descend de la place principale (la où ils ont mis des fontaines avec de l’eau qui sort de la terre, là où mes filles ont joué l’été dernier à se mouiller la culotte). C’est dans cette rue que se trouvait, jadis, mon premier lieu de théâtre. Là où tout a commencé. C’était un vieux palais du 18ème siècle, avec sa cour pavée, sa cour de marbre entourée de colonnes, son énorme escalier et ses chambres anciennes, décors des anges. Il existe encore mais il n’y a plus de bruit à l’intérieur plus de castagnettes, plus rien...

A côté, ils ont construit une nouvelle école qui ne sent plus le vieux. Ses étudiants sont jeunes, beaux et belles. Ils veulent gagner le gros lot : être star à la télévision.

J’ai commencé à faire du théâtre dans un vestige. Avec des profs farfelus, un zoo de spécimens dont on ne savait pas très bien d’où ils sortaient. Animaux bizarres dans une cour des miracles. Il y avait Ramon (le prof de costumes) qui nous montrait toujours ses photos avec Antonio Banderas - parce qu’il l’avait connu. Avec lui, j’ai fait Les Chaises de Ionesco. Ma première vieille...

Il y avait aussi Felix, un ancien curé jésuite. Maria, la prof d’histoire du théâtre, énorme et mal dans sa peau. Tendre comme une pêche en fleur. Angelita, Antonio... et tous les autres.

Ce lieu magique appartenait à un autre temps, et nous étions là, inconscients et dévoués à notre tâche : jouer, jouer sans fin. C’est dans ce lieu que les premières questions sont venues, mes premières approches, mes premiers balbutiements. Mes premiers baisers !

C’était un antre, un ventre, un berceau. Pas de méthode, une seule consigne : l’engagement total, charnel !

Chacun d’entre eux, dans leur maladresse, m’a permis d’être et m’a poussée à aller plus loin.

Je garde de cette époque une phrase en tête (de Ramon) :

TU ES UN DIAMANT UN BRUT !

Le passage

22 ans, je suis partie de chez-moi avec deux valises (pas chères) et 1000 francs en poche. Je suis arrivée à Paris avec la conviction que j’étais comédienne. Je ne savais pas encore le pourquoi de ma fuite. Pourquoi ? Il m’aura fallu du temps pour comprendre la raison profonde de mon voyage, de ma quête ! Fuite pour trouver un sens à ma vie. Fuite pour comprendre d’où je venais. Fuite pour me construire dans la bagarre et grâce à la rencontre des autres. Fuite pour mieux revenir (peut-être un jour !).